[…] Le silence au cinéma […]

Posted on février 19, 2012

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En mars 2010, Ian McGregor, designer sonore et enseignant à l’université Napier d’Edimbourg posait sur le site communautaire social sound design la question des meilleures utilisations du silence au cinéma. Cela attira mon attention et je lus  les quelques 36 réponses que lui donnèrent les membres de ce site avant de regarder certains des films ou extraits cités que je n’avais pas encore vus (dont le magistral « There will be blood » de Paul Thomas Anderson). A la réflexion, je me suis dit qu’il serait intéressant de répartir en catégories les exemples donnés par les contributeurs afin d’enrichir notre boite à outils théoriques de designer sonore.

Pour amorcer ce billet, je voudrais vous faire part de cette magnifique définition du silence en musique d’André Souris que j’ai retrouvée cité dans le manuel pratique d’analyse auditive de Georges Guillard.

« Le silence est par rapport au son ce que le vide est par rapport au plein. Il est le climat originel, la donnée première, la nécessité fondamentale sans laquelle la musique ne pourrait exister… L’activité de ce silence est comparable à celle du blanc sur la page d’un livre…quelque chose comme son champ magnétique.

Il y aurait lieu d’interpréter tous les styles musicaux en fonction du rôle qu’y joue le silence. »

On peut aisément sortir cette citation du domaine musical stricto sensu et la transférer à celui du cinéma. Le silence y est également l’espace primordial sur lequel viennent se poser des figures : dialogues, bruitages, ambiances. Au-delà, il constitue, souvent par contraste au bruit susceptible de l’amener ou de le rompre, un élément narratif à part entière, un point d’écoute (ou de surdité) d’un personnage, un élément de tension voire un pur geste esthétique.

Le silence de 2001 : caractéristique physique objective ou faire-valoir musical ?

Je ne vous ferai pas l’affront de vous rappeler qu’il ne peut y avoir de dispersion du son que dans un milieu matériel. C’est pour cette raison que dans le vide spatial, aucun son ne peut être ni émis, ni transmis, ni reçu. Si bien souvent le cinéma de science-fiction ne s’est pas embarrassé de cette donnée physique élémentaire pour des raisons esthétiques (Star Wars en premier lieu), un film fait exception. Dans 2001, l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick,  les conditions du vide spatial sont en effet respectées, laissant toute leur place à la puissance grandiloquente du Zarathustra de Richard Strauss, à la majesté légère du Beau Danube bleu de son homonyme Johann ou à la profondeur métaphysique du Requiem de Ligeti. Je vous invite à consulter le chapitre qui est consacré à la musique de ce film dans l’ouvrage de William Whittington, souvent cité sur ce blog : « sound design and science fiction« . L’auteur y explique en quoi ce choix audacieux a révolutionné le rapport musique/image au cinéma.

Je vous invite par ailleurs à réécouter sans l’image un extrait du requiem de Ligeti, qui est une des oeuvres majeures du XXème siècle. Il est toujours amusant de constater combien la musique dite « contemporaine » peut faire merveille à l’image et en même temps vider les salles de concerts !

Le silence de Drive : de la discrétion à la tension

Dans le cinéma de genre en particulier, mais pas seulement, le pseudo-silence est utilisé comme élément de tension. Il n’est pas tant efficace par son l’absence de sons qu’il manifeste que pour sa capacité à trahir au contraire les moindres bruits (ceux de respiration notamment), à exciter la spéculation sur leur provenance, à créer un contraste avec l’impact, la détonation, voire le coup de téléphone inattendu qui vient le rompre. Les exemples fourmillent. Dans le récent « Drive » de Nicolas Winding, la scène d’échappée du  premier braquage est emblématique. Le silence concerne le bruit du moteur de la voiture, qui à plusieurs reprises, est purement est simplement absent du mixage, alors que le moteur n’est pas coupé (voir l’excellente interview de Lou Bender, le supervising sound editor). Une manière très astucieuse de marquer la tension de la scène par la mise en valeur des bruits connexes (radio de la police, tic-tac de la montre, respiration du braqueur…) et  l’impératif de discrétion afin d’échapper à la police. En creux, ce silence exprime également le sang-froid et le self control  qu’arbore invariablement le visage du héros.

Enfin, la puissance dramatique des sons de « respiration » trouve son paroxysme dans les scènes de déminage de « The Hurt Locker ». Le scaphandre facteur de claustrophobie (comme dans Alien), l’écoute subjective (sons de l’extérieur filtrés), l’imminence d’une explosion potentielle  aux conséquences mortelles : tout justifie le recours à ce silence trahi par la peur des réactions organiques.

La réalisation sonore de cette scène est tout simplement exceptionnelle ! Différents points d’écoute, perspective, rupture temporelle de l’explosion… Tout y est dosé avec doigté et intelligence.

Dans une échelle temporelle plus resserrée, le fameux audio black hole imaginé par Ben Burtt, que l’on entend au cours de la poursuite dans le champ d’astéroïde (épisode II) est également des plus astucieux : on « voit » le son avant de l’entendre ; un court instant de suspension temporelle où le silence absorbe tout et qui donne tout son pouvoir d’évocation à cette séquence.

Le silence de « There will be blood » : le son de la surdité

C’est presque devenu un cliché, mais son efficacité est telle qu’on peut encore l’entendre régulièrement : la sensation de surdité subjective qui fait suite à un évènement d’une intensité sonore extraordinaire. Dans « There will be blood« , le supposé fils de Daniel Plainview perd le sens de l’audition à la suite de l’explosion d’un derrick. A la suite de cette explosion et à plusieurs reprises dans le film, on entend le monde du point de vue du jeune garçon : acouphènes, bourdons, lèvres qui s’agitent dans le silence de sa perception etc.

On retrouve ce procédé dans « The Pianist » ou encore dans « Saving private Ryan« , ou là encore des explosions font place à une sensation de surdité simulée.

J’ai moi-même utilisé ce procédé dans le court métrage « cam2cam » de Davy Sihali en 2008 (dont j’ai assuré la post-production et le design sonore). A la 19ème minute, l’héroïne reçoit un coup violent à la tête. Pendant quelques secondes, le son est étouffé afin de rendre de manière subjective les conséquences auditives du choc, avant de revenir à la normale à la faveur d’un changement de plan.

Nous sommes encore loin d’avoir épuisé un sujet aussi vaste que celui du silence au cinéma. On pourrait citer le silence de certains personnages, qui leur confère une aura de mystère charismatique (dans les westerns notamment).

A la manière du John Cage de 4’33, Godard impose à son public une minute de « vrai » silence dans cette scène de « Bande à part », comme un geste esthétique de mise en abîme du medium cinéma chère à la nouvelle vague.

Et vous, quels exemples réussis d’utilisation du silence au cinéma vous ont marqué ou inspiré ? Quels autres rôles peut-il être amené à jouer ?

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