Jimmy MacDonald ou le son de Disney : un éloge du sound design « analogique »

Posted on février 14, 2012

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La connaissance est un horizon qui s’éloigne au fur et à mesure que l’on s’en rapproche. Je continue mes recherches sur le design sonore au cinéma ; j’essaie de comprendre comment un inconscient collectif autour du son s’est développé durant le XXème siècle. A quoi tient le Graal du son « qui marche » ? Quels en sont les racines perceptives ? Quels en sont les jalons historiques ? Cette recherche me mène aujourd’hui à vous parler de Jimmy MacDonald. Si son nom ne vous est pas familier, il est impossible que vous n’ayez pas entendu ses sons ou sa voix. Ce vénérable Monsieur, né en 1906 et décédé en 1991, fut à la tête du département son chez Disney pendant presque 50 ans et incarna Mickey (entre autres personnages) de 1946 à 1977. On dit de lui qu’il fut le premier à créer une banque de sons d’une richesse et d’une étendue telle. En des temps héroïques ou le matériel d’enregistrement portable n’existait pas encore, il a construit des centaines de machines permettant de créer, de simuler les sons dont il avait besoin pour les films de Walt Disney : vent (pièce de tissu frotté sur une rotative), pluie (variation du bâton de pluie), tonnerre (la fameuse fine plaque de métal que l’on secoue ou frappe), mitraillette, train… et des sons beaucoup moins réalistes comme celui d’un bourdon qui fait sa toilette !

La biographie de Jimmy MacDonald illustre l’ambivalence  rationalité technique/intuition artistique que l’on retrouve chez de nombreux sound designers postérieurs à lui (dont Ben Burtt). Titulaire d’un diplôme d’ingénieur, il est également batteur de Jazz et c’est à l’occasion d’un enregistrement de son orchestre pour accompagner un film de Walt Disney, que ce dernier lui propose de venir travailler pour lui. La collaboration durera 48 ans.

Pourquoi parler de sound design analogique dans le titre de ce billet ? C’est une manière de le mettre en opposition à un sound design synthétique. Un son produit dans le monde réel bénéficie spontanément d’une complexité difficile à reproduire en synthèse. La richesse de sa dynamique, de son timbre, la présence acoustique du lieu dans lequel un tel son est enregistré sont des « marqueurs » de réalité qui conditionne la crédibilité perceptive d’un son. Utilisé dans un rapport de synchronisme avec l’image, son acceptation par le public devient totale, comme l’a montré Michel Chion avec le concept de synchrèse. Les auditeurs déposent les armes de l’oreille critique et acceptent la supercherie car elle leur raconte l’histoire qu’ils ont envie d’entendre.

Il est finalement difficile de dire ce qui, dans le travail de Jimmy MacDonald, relève du bruitage ou du sound design. La plupart des sons se faisaient en direct (pour des raisons techniques évidentes), dans le prolongement des bruiteurs de fictions radiophoniques. Les multiples machines qu’il a conçues étaient destinées à être utilisés par les bruiteurs dans la temporalité de l’image. Dès lors, elles prennent l’apparence d’instruments de musique traduisant en son le geste de qui les manipule. La frontière entre bruitage et sound design tient peut-être aux besoins sonores exprimés, à leur subjectivité qui est a priori plus prononcée dans un film d’animation que dans de la prise de vue réelle. Le monde imaginaire du dessin animé supporte des associations sonores plus audacieuses, voire les réclame. De même l’essor du cinéma de genre et de science-fiction en particulier a t-il permis de « révéler » et d’officialiser le métier de sound designer dans  les années 70, en raison des besoins sonores inouïs que ses thématiques appelaient.

Les ressources en ligne sur Jimmy MacDonald sont assez rares. Grâce au cerveau multiple de social sound design, j’ai pu trouver quelques sources que je voudrais partager avec vous. La première, que vous connaissez déjà sans doute, si vous êtes familier du son à l’image, est tirée du making-off des sons de Wall-E, dans lequel Ben Burtt explore l’héritage de Jimmy MacDonald (dès 3’25).

La seconde vidéo, plus rare, que l’on trouve sur le remarquable site http://soundworkscollection.com, montre l’utilisation de quelques-unes des machines conçues par Jimmy McDonald (dès 4’30).

Enfin, la BBC écossaise lui avait consacré une émission que l’on peut réécouter ici (en anglais évidemment), et qui comporte un grand nombre de témoignages :

Personnellement je ne manque jamais d’être émerveillé par ces créations, et si vous avez lu cet article jusqu’ici, j’imagine qu’il en est de même pour vous. Qu’est-ce donc qui nous fascine à ce point ? C’est sans doute cette presque évidente  familiarité du son entendu, qui tranche avec l’étrangeté voire la cocasserie des moyens mis en oeuvre pour le produire (ex : le plumeau pour faire les battements d’aile). Ce déploiement d’ingéniosité au service d’un unique son (la machine pour faire la marche des fourmis ou celle de la mitraillette) ou au contraire son effarante simplicité (la manipulation de tiges de bambou jointes en fagot pour faire le son d’un incendie de forêt dans Bambi). C’est peut-être aussi cette sorte d’anthropomorphisme qui s’exprime à travers l’usage courant de sons buccaux ou de machines à sons servies par un geste instrumental (la machine à grenouilles), qui donne à ces sons l’envie presque irrésistible de les imiter soi-même.

Et vous, quel son vous a le plus enchanté ou inspiré ? Comment l’héritage de Jimmy MacDonald se manifeste dans votre travail ?

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