Devenir compositeur de musique à l’image en 10 leçons. Leçon 4 : développer un concept fort !

Posted on mai 29, 2011

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Les précédents billets de ce dossier faisaient la part belle aux techniques compositionnelles de la musique à l’image. En analysant la musique de « The chronicles of Riddick« , on a constaté que le compositeur Graeme Revell utilisait un matériau thématique réduit, malgré la durée importante de la musique. Dans le second billet, nous avons vu quelques-unes des techniques de développement movitique et enfin abordé dans le troisième le processus menant à l’écriture d’un thème exploitant un matériau motivique prédéfini. Aujourd’hui, nous allons faire un saut en arrière dans la chronologie compositionnelle, en reprenant la question avant que le moindre motif ait été écrit. Cette étape, comme le titre l’indique, consiste à développer un concept musical fort pour un projet à l’image (film, jeu, documentaire etc…).

De quel concept parlons-nous ?

Je vous propose une traduction issue de la définition qu’en donne l’ouvrage « on the track » de Fred Karlin et Raybun Wright dont Sylvain Morizet nous a recommandé la lecture dans un précédent billet.
« Le concept est le coeur du score. C’est l’idée première, qu’elle soit petite ou grande, modeste ou grandiose, et qui fonctionne comme une fondation sur laquelle tout le score est écrit. Cette idée centrale constitue le premier pas vers une musique réussie et à bien des égards le plus important. »

En quoi le concept est-il si important ?

Ou posons-nous la question inverse : en quoi l’absence de concept ou un concept mal défini mènent t-ils à une impasse ? Le danger principal (outre le fait que la musique soit tout simplement hors de propos, inadaptée) est que le compositeur fasse des choix distincts pour chacune des scènes. Son travail fonctionnera peut-être pour les scènes considérées isolément, mais il y a fort à parier que le résultat global percu, dans la durée du déroulé du film, soit incohérent : une sorte de patchwork où les enjeux dramatiques principaux auraient des perspectives musicales variées, où les situations récurrentes ne ne se répondraient pas les unes aux autres, où la caractérisation des personnages principaux serait absente ou incohérente, où l’unité géographique ou historique de l’intrigue serait menacée etc…
L’efficacité du concept musical  initial permettent de maintenir l’intégrité dramatique du film, son unité, sa cohérence,  sa puissance.

Comment se caractérise un concept ?

Un concept se caractérise le plus souvent par le choix d’un style musical et/ou une instrumentation particulière. Ce peut être aussi un parti-pris dans la relation dramaturgie/musique comme : aborder l’écriture musicale des scènes à travers les affects d’un unique personnage ; contredire les attentes habituelles par des choix musicaux décalés (ex : Twin Peaks, 2001 l’odyssée de l’espace) etc…

Quelques exemples de concepts de musiques de films :

  • Tron (Daft Punk ; 2011) : style électro hybridé avec des touches de cordes « conventionnelles »
  • In the mood for love : musiques interprêtées par des cordes uniquement (ensemble cordes frottées plus guitare acoustique périodiquement) ; omniprésence des pizz (surtout aux violoncelles) dans les motifs d’accompagnements.
  • Ghost in the Shell : emploi d’un choeur d’enfants avec une écriture vocale fortement inspirée par les polyphonies bulgares.
  • Up (Disney/Pixar) : inspiration swing/swing manouche prédominante
  • 21 grams : guitares électriques minimalistes
  • Requiem for a dream : écriture répétitive post-moderne, quatuor à cordes au centre de l’instrumentation (en l’occurrence le légendaire Kronos Quartet)
Un bon exercice consiste à regarder un film, écouter sa BO et en déduire le concept qui y a présidé. Ce n’est pas toujours aussi évident que dans les exemples ci-dessus. N’hésitez pas à en ajouter quelques-uns en commentaire pour enrichir cet article.

Qu’est-ce qui détermine le choix du concept ?

  • Le(s) personnage(s) principal (aux)
Le plus couramment, le concept puise sa source dans un ou plusieurs des personnages principaux. Quelle est son histoire (ex : Elephant Man) ? D’où vient-il (ex : Le Parrain)? Comment appréhende t-il le monde (ex : Forrest Gump) ? Quels sont les traits les plus marquants de sa psychologie (ex : personnage du Joker dans The Dark Knight ? Quelles sont ses motivations (ex : Superman), etc… ?
Dans un second temps le compositeur étudie comment tout cela peut être exprimé musicalement, en termes de motif, de référence stylistique, historique, géographique et d’instrumentation etc… Cela implique donc une bonne connaissance préalable du film et de ses personnages. Notez que le personnage principal n’est pas forcément à l’écran mais peut-être celui, non montré, en fonction duquel l’intrigue se noue et les personnages se meuvent.
  • Objet inanimé, objet symbolique
Le concept musical peut aussi tourner autour d’un objet inanimé comme dans Rencontres du 3ème type, où le « personnage » central est l’OVNI. Ici le concept musical exprime la vision mystique/spirituelle qu’a le protagoniste de ce véhicule venu de l’espace.
  • La thématique majeure ; le sentiment dominant
Souvent aussi, le concept musical repose sur la thématique dramatique et/ou le sentiment principaux du film. Cela peut généralement se résumer en quelques mots : « L’envahisseur mal intentionné » (Independance day) ; « La prise de pouvoir des machines » (IRobot) ; « La collision du devoir et de l’éthique » (Le dernier Samourai). Dans le Seigneur des Anneaux, la musique se nourrit de tout l’univers mythologique de Tolkien ; dans Matrix Revolutions, la musique de Don Davis explore les miroitements entre le monde réel et celui de la matrice (caractérisé en particulier par les crescendos entrelacés de groupes de cuivres qui expriment à merveille sur le plan auditif l’effet « miroir »).
  • Thématiques multiples
Il arrive qu’un film contienne deux thématiques principales entrecroisées. C’est souvent le cas dans les films à portée historique, dans lesquels un destin individuel se tisse dans le canevas plus large d’un destin collectif. Ce cas se retrouve aussi dans les blockbusters de Steven Spielberg, où une intrigue intimiste interpersonnelle peut se développer sur le fond d’une menace planétaire à écarter (ex : « La guerre des mondes« ). On pourra retrouver cette relation (conflictuelle ou non) dans le concept musical.
  • Le contexte du film
Enfin, le contexte ethnique, historique, géographique ou culturel du film peut aussi servir de point de départ au développement du concept et fournir l’ « argument » principal de la musique. Les exemples en sont légion : Gladiator, La Momie, Tigre et Dragon, La cité de Dieu, Berlin Calling, Beyond Rangoon, 300
La « véracité » musicologique des références n’est pas toujours recherchée ni même souhaitable. Dès lors que l’association est éloquente du point d’écoute du spectateur, l’objectif est considéré comme accompli. La cible par essence très large des blockbusters expliquent par ailleurs l’appauvrissement des musiques de ces films, ressassant jusqu’à la nausée les clichés les plus éculés (ex : suremploi du mode Hijaz – Ré Mib Fa# Sol La Sib Do – dès que le film a une connotation orientale).

Conclusion

En guise de conclusion je vous livre cette réflexion de David Shire, qui m’a faite réfléchir.
« Au fil des ans, je me suis retrouvé à passer de plus en plus de temps à conceptualiser la musique et de moins en moins proportionnellement à l’écrire. »
Comment interprétez-vous ce retour d’expérience ? Quels sont les concepts les plus forts qui vous aient marqués en tant que spectateur ? Amis compositeurs, comment développez-vous vos propres concepts ?
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Note : une grande partie des réflexions de ce billet sont tirées ou inspirées de l’ouvrage sus-mentionné « On the track » dont je ne saurais trop vous recommander la lecture.
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