Penser le son dans la ville : l’exemple de Parcub à Bordeaux

Posted on mai 20, 2011

1



J’ai rencontré Didier Blanchard dans les bureaux de « synesthésie acoustique » à Bordeaux, où il a bien voulu me recevoir. La société qu’il a fondée se situe plus du côté de l’acoustique architecturale que du design sonore à proprement parler. Didier Blanchard refuse d’ailleurs d’employer cette expression pour caractériser la partie « émettrice » de son travail, jugée inadaptée car trop sujette à confusion. Je ne peux cependant pas m’empêcher de penser que si ceux qui font réellement à mon sens du design sonore refuse cette appellation sous prétexte que ceux qui n’en font pas s’en emparent (les « designers sonores » qui font en réalité du « design musical » par exemple), la confusion terminologique de nos disciplines risque de perdurer.

Acoustique passive vs acoustique active

Didier Blanchard emploie des concepts qui cela dit sont sans doute plus proches de la nature de son activité : il parle d’acoustique passive quand les réponses apportées sont de l’ordre de la maitrise et du contrôle d’un environnement sonore grâce aux leviers traditionnels de l’acoustique (matériaux absorbants/diffusants ; géométrie de la construction ; isolation phonique etc…) ; dès lors qu’il y a diffusion de signaux non-verbaux par des moyens électro-acoustiques, il emploie le terme d’acoustique active.

Curieusement, Didier Blanchard n’est pas issu comme je le pensais avant notre rencontre de l’ingéniérie acoustique ou de la musique concrète, comme ses réalisations pourraient le laisser penser. Il a étudié aux Beaux-Arts et c’est dans ce contexte qu’il a créé ses premières oeuvres sonores. L’originalité de son parcours confère à sa réflexion et à a son travail une certaine singularité, comme en témoigne le projet qu’il a signé pour Parcub.

Parcub est une structure de la communauté Bordelaise regroupant un ensemble de parkings pour la plupart souterrains. Elle a demandé à Didier Blanchard, suite à un appel d’offres, de concevoir l’identité sonore de l’ensemble des parkings. En s’attaquant à la création de l’identité sonore de Parcub, Didier Blanchard ne s’est pas limité à la composition d’une identité musicale isolée et arbitraire :  » Mon projet consiste à prendre des sons dans la ville, à les transformer et à les rediffuser, tout ça en temps réel. »

Première phase : le diagnostic

Durant la première phase de diagnostic, plusieurs constats se sont imposés :

  1. les parkings sont hétérogènes : la conception architecturale, la maîtrise d’ouvrage et en fin de compte les propriétés acoustiques (niveau de bruit, temps de réverbération, intelligibilité…) diffèrent de l’un à l’autre.
  2. du point de vue de l’usage, il est apparu que bien souvent, y compris chez les utilisateurs abonnés, le repérage des accès d’entrée et sortie restait malaisé, en raison notamment des obstacles visuels (mur en retrait, perpendiculaires, poteaux…) ou de l’éclairage. De là est venu la question : en quoi le son pourrait-il permettre de réduire cette gène, et faciliter une meilleure orientation des usagers à l’intérieur du parc ?
  3. des séries d’enregistrements sonores de ces espaces ont montré que la diffusion de musique s’y faisait de manière arbitraire et anarchique, parfois à l’aide de systèmes de sonorisation inadaptés. Didier Blanchard en conclut que la musique, en l’état, y représente la principale source de pollution sonore, davantage que les voitures ou la ventilation, car sans utilité et évitable. Il choisit de l’exclure de sa réponse.

Seconde phase : des choix techniques et esthétiques  structurants

  • limiter les espaces de diffusion aux espaces de transitions, de passage (pour des raisons qui ne tiennent pas qu’à l’impossibilité de sonoriser toute la surface des parkings, comme nous le verrons plus bas)
  • réponse « paysagère » aléatoire plutôt que « compositionnelle » figée

L’idée forte de l’identité sonore de Parcub consiste à diffuser dans les endroits de passage de chaque parking des sons captés en temps réel dans les parcs de la ville. En les diffusant sur les accès piétons du parking, une association quasi subliminale se fait : le son de l’extérieur m’indique une ouverture vers le dehors, de la même manière que, les yeux fermés, je peux deviner l’emplacement d’une fenêtre ouverte aux sons qu’elle laisse parvenir jusqu’à moi. Pour l’utilisateur qui cherche à sortir du parking, l’oreille prend le relais de l’oeil dans un environnement visuel encombré.

Une adaptation de l’intensité sonore se fait tout naturellement. En fonction de l’heure, le niveau sonore du parking diminue tout comme le niveau sonore des parcs où sont captés les sons. L’intensité sonore se module d’elle même sur les cycles de la ville.

Aux flux de sons captés en temps réel sont adjoints du matériau enregistré destiné à « densifier » l’environnement sonores (bruits d’enfants, animaliers, bruissements végétaux…) ainsi que des éléments synthétiques qui répondent à un double besoin : « oniriser » l’environnement en lui ajoutant des sons abstraits et créer une signalétique sonore commune à tous les parkings.

Une infrastructure technique basée sur Max/MSP et un streaming multiple via réseau IP.

Techniquement, les flux audio captés à l’aide de microphones sont réunis, traités à l’aide de Max/MSP puis dispatchés via différents types de connexions réseaux. Max/MSP permet notamment de faire les ajustements spectraux nécessaires : filtre passe-haut, filtrage des fréquences de la voix afin de s’accomoder de l’effet de salle marqué des parkings et d’éviter toute reproduction de discussions intempestives.

Conclusion

Les problématiques du sonore dans la ville sont passionnantes ; j’ai eu l’occasion d’en discuter à maintes reprises avec des gens comme Louis Dandrel, Ludovic Germain ou Roland Cahen quand l’iRCAM m’a missionné pour rédiger une fiche métier « designer sonore » à l’usage du master design sonore (qui s’ouvre au Mans l’année prochaine).

Je me suis rendu compte que le design sonore doit s’inscrire dans une approche globale, prenant en compte l’identité sonore préalable de l’espace, les caractéristiques acoustiques, les habitudes d’usage, la culture du lieu (comme Michel Redolfi pour le tram de Nice) et s’adapter aux respirations de la ville, de ses flux, de ses repos.

De plus, le design sonore doit prendre sa place dans une approche pluridisciplinaire (urbanisme, architecture, sociologie, ingéniérie sonore…) afin de penser ses réponses en terme de complémentarité avec les autres corps de métier. Notre perception étant par nature polysensorielle, la conception d’une réponse à un besoin comme celui de l’orientation dans un parking doit l’être également : signalétique visuelle, éclairage, architecture et design sonore sont autant de leviers concomitants.

La dimension esthétique du design sonore « structure » la forme de la réponse mais ne doit pas la définir. Si ces conditions ne sont pas réunies, le risque existe que le son créé ne constitue plus qu’un signe supplémentaire isolé, gratuit et « déconnecté » de son environnement, sans utilité voire comme c’est encore trop souvent le cas nuisible.

Note :

(1). Les problématiques d’identité sonore ne s’arrêtent pas à la création d’un sonal qui précéderait quelque annonce diffusée via un haut-parleur. Tous les lieux ont des identités sonores, induites ou créées, plaisantes ou pénibles, bucoliques ou urbaines, naturelles ou artificielles ; certaines ont des marqueurs identifiables instantanément (ex : Big Ben à Londres), d’autres sont plus diffuses. En tant que paysages sonores, elles ont pour point commun d’être toujours en mouvement, animées par le calendrier naturel (jour/nuit ; saisons…) et humain (jours travaillés ou non, heures de déplacement etc…) Si la modernité mondialisée tend à réduire l’altérité sonore des lieux par un érodage des différences culturelles et une surprésence des bruits liés à nos déplacements et à l’industrie, comme nous l’explique Murray Schaffer dans « the tuning of the world« ), il n’en reste pas moins que les signatures sonores des villes ne sont pas interchangeables : Venise ne sonne pas comme Séoul, la campagne ardéchoise ne sonne pas comme la Colombie britannique…
Publicités