Rencontre avec Sylvain Morizet, 1ère partie : le métier d’orchestrateur de musique de film

Posted on avril 27, 2011

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J’assistai il y a quelques mois à une première parisienne de « The king’s speech« , film touchant et humain, oscarisé par quatre fois en février dernier (dont celui de meilleur film). Comme j’en ai maintenant pris l’habitude, je regarde défiler le générique, toujours impressionné par la quantité de personnes et de compétences mises en jeu dans cet art collectif qu’est le cinéma. De qui est cette musique que j’ai trouvé si juste ? Alexandre Desplats. Cela ne me surprend guère. Le monsieur est passé maître dans cet art, oscillant entre simplicité et raffinement, doublé d’un sens aigu du contrepoint musical à l’image.

Sylvain Morizet est l’un des orchestrateurs à avoir travaillé sur le film. Je lui ai demandé de présenter pour « le chant du signe  » ce métier mal connu qu’est celui d’orchestrateur pour le cinéma. Malgré un emploi du temps bien rempli entre prises de son de l’orchestre national de France à la salle Pleyel et orchestration d’un prochain film (« Un monstre à Paris »), il a bien voulu répondre à mes questions.

Quelles sont les étapes importantes de ton parcours ?

Mon parcours a été scientifique et musical. Parallèlement à des études de mathématiques, j’ai suivi un cursus traditionnel aux Conservatoire de Besançon et Dijon, principalement en piano et accompagnement au piano. J’ai ensuite intégré la Formation Supérieure aux Métiers du Son au Conservatoire de Paris. En plus des techniques du son, j’ai pu y apprendre l’harmonie, le contrepoint et l’orchestration. Mon activité d’accompagnateur au piano (qui était mon job étudiant) était fort complémentaire.

J’ai ensuite travaillé comme ingénieur du son – directeur artistique pour le disque classique. Je continue toujours un peu ces activités, mais me suis tourné davantage vers l’orchestration de musiques de films. Ma rencontre avec Jean-Pascal Beintus, excellent compositeur et orchestrateur d’Alexandre Desplat, a été déterminante. Je travaille beaucoup avec lui sur des films et d’autres productions. Jean-Pascal est la personne qui m’a le plus appris en musique.

Quels sont selon toi les points communs entre tes activités d’orchestrateur et d’ingénieur du son ?

Il me semble indispensable aujourd’hui de connaître un minimum les techniques du son pour travailler dans la musique de film. Les réalisateurs ont besoin d’entendre des maquettes réalisées à l’aide d’instruments virtuels, et mixées le mieux possible. La connaissance des métiers du son liés à la musique de film (Protools preparator, preneur de son, monteur, mixeur…) est très importante.

Quel est le rôle d’un orchestrateur ?

L’orchestrateur est celui qui réalise la partition d’orchestre, à partir du support que lui donne le compositeur. Le score part ensuite au copiste, qui se chargera de l’extraction des parties séparées et de l’impression papier.

Le support donné par le compositeur dépend de ce dernier. Alexandre Desplat donne un fichier Digital Performer où l’intégralité de sa musique est présente. Le rôle de l’orchestrateur est alors de mettre au propre cette session sur une partition d’orchestre, de répartir les cordes, de choisir les nuances… Desplat ne fait appel à des orchestrateurs seulement par manque de temps. Lors son planning lui le permet, il réalise les orchestrations lui-même. Notons que les délais en musique de film sont extrêmement courts. Le compositeur doit écrire 3 à 6 minutes de musique par jour, sachant qu’après ses discussions avec le réalisateur et la production, les journées sont courtes.

Il arrive que certains compositeurs aient moins de connaissances musicales, et demandent davantage à l’orchestrateur. Cela peut aller de l’orchestration proprement dite (réalisation du score d’orchestre à partir du thème et de la structure), à un travail de composition. Tous les orchestrateurs sont évidemment capables d’écrire de la musique pour orchestre.

Comment devient-on orchestrateur ?

Il n’y a pas de véritable cursus de musique de film en France, excepté au CNSM de Lyon. Il est indispensable d’avoir des bases solides en écriture et orchestration. La lecture des chefs-d’oeuvres du répertoire est obligatoire. Ensuite, il faut faire son trou. Les contacts se font au fur et à mesure des rencontres.

Il est très important de savoir travailler vite. Les délais ne permettent pas le tâtonnement. Lorsque que l’on travaille sur un film, on peut avoir 1h15 de musique à orchestrer. C’est là que l’on apprend le plus. C’est en orchestrant que l’on devient orchestrateur.

Quelles sont les « bibles » de l’orchestrateur ? Le traité de Berlioz ? Celui de Rimsky Korsakov ?

Ces traités, bien que très intéressants, datent un peu. Je conseille néanmoins l’énorme traité de Koechlin, en quatre volumes. La lecture du vol. 1 est déjà fort enrichissante. Concernant la musique plus moderne, il est bon de lire « Sounds & Scores » de Henry Mancini, ainsi que « On the Track » de Fred Karlin et Rayburn Wright

Pourquoi le compositeur d’un film n’orchestre t-il pas lui même ses compositions ?

Souvent par manque de temps. Nous intervenons à la toute fin de la production d’un film. Le mixage final a lieu généralement quelques jours après l’enregistrement des musiques.

Malheureusement, certains compositeurs font appel à des orchestrateurs par manque de compétences. Les instruments virtuels permettent de mettre de l’image en musique excessivement facilement. Est-ce vraiment composer que de suivre uniquement ce que proposent les instruments virtuels ? Cela mène à l’uniformité de la musique de film que nous connaissons aujourd’hui.

Nous retrouverons Sylvain dans un prochain billet où il nous fera un retour d’expérience sur ses récentes collaborations, en particulier sur « le discours d’un roi ».

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