Le design sonore a t-il un avenir ?

Posted on février 11, 2011

6



Ne vous y trompez pas. Le titre de ce billet pourrait laisser penser que je vais faire une étude, statistiques à l’appui, présageant un radieux avenir au design sonore ou au contraire sa disparition programmée. Il n’en est rien. Il s’agit plus d’une réflexion entamée à la suite de discussions avec des confrères hier.

Je faisais hier matin une intervention aux Beaux-Arts du Mans sur le thème de la sonification des interfaces homme machines (voir billets précédents). L’école des Beaux-Arts du Mans, en pointe en la matière, accueillera dès l’année prochaine le premier master design sonore en France, avec pour enseignants des figures emblématiques de la profession : Ludovic Germain de LAPS design, Olivier Houix, les membres de l’équipe perception et design sonore de l’IRCAM pour ne citer qu’eux, mais aussi d’autres intervenants ponctuels, dont, probablement, votre serviteur. Cette formation, compte tenu de la complétude de son programme pédagogique et surtout de sa singularité, est prometteuse. Je plaisantais à moitié en affirmant à Nicolas Misdariis de l’IRCAM, que je me présenterais volontiers au concours d’entrée, pour parfaire mes connaissances et profiter du savoir de quelques-uns des intervenants, que je considère comme mes mentors.

Après 3h d’intervention face à des étudiants en design curieux et créatifs, j’ai déjeuné en compagnie de Patrick Susini, Nicolas Misdariis, Olivier Houix et Philippe Langlois. Ce dernier, outre sa fonction de coordinateur des célèbres ateliers de création radiophonique sur France Culture, dispense au Mans des cours d’histoire de la musique électro-acoustique, de l’écriture du son au cinéma et dans les arts plastiques. Il vient de mettre la touche finale à un livre en partie issue de sa thèse, fruit de 15 années de travail, sur l’évolution des techniques de création sonore au cinéma, qui promet d’être passionnant. Il devrait paraître prochainement, et j’espère en être un des tout premiers lecteurs afin de lui réserver une chronique dithyrambique sur ce blog. A bon entendeur…
L’une des problématiques qui se pose, lorsque l’on met au point une nouvelle formation, est celle des débouchées. Et les designers sonores sont toujours un peu génés, moi y compris, face à cette question. La discipline est-elle vouée comme ses défenseurs aimeraient le croire, à un avenir souriant, source d’emplois décents pour les nombreux jeunes que la discipline attire ? On ne peut en aucun cas donner une réponse générale, car les situations sont différentes en fonction du domaine d’application : plutôt durablement bonnes côté cinéma, télévision et jeu vidéo même si les places sont convoitées, assez hétérogène dans l’identité musicale des entreprises, qui fait vivre quelques agences bien placées et réver beaucoup d’autres. Pour ce qui est du design sonore des objets et des espaces, je me garderai de prononcer un jugement hâtif, étant moi-même peu intégré dans ce circuit. Néanmoins il me semble qu’un nombre très réduit de personnes, et pourtant pas des moindres, arrivent à dégager un volume d’activité satisfaisant. La situation est paradoxale, car c’est aussi dans ce domaine que de nombreuses avancées sont encore possibles, compte tenu de la pauvreté sémantique, de l’hétérogénéité et de la laideur qui caractérisent la plupart des sons du quotidien. Pourquoi ce paradoxe ? Je pense que le problème est extérieur à la discipline elle-même et ne remet pas en cause son bien-fondé.

Sur le papier, tout le monde est plus ou moins d’accord pour penser que le design sonore peut apporter un gain pour l’utilisateur : confort, expérience, poésie… Dans ce cas pourquoi le secteur ne décolle t-il pas ? Permettez-moi une image simpliste pour apporter un élément de réponse : proposez un plat raffiné à quelqu’un qui a mangé plus ou moins malgré lui 10 big macs au cours de la journée. Si l’idée en tant que telle ne le repousse pas (« pourquoi pas mais pas aujourd’hui »), elle ne suffit pas à créer un désir, saturé qu’il est par un gavage dont il n’est, pour le cas qui nous occupe, que rarement conscient.

Pour l’habitant des métropoles modernes, le gavage auditif est quotidien et le déplorable tient lieu de normalité. Faut-il en rappeler les coupables ? Trépignations musicales  préadolescentes continuelles des magasins franchisés, radios de fond lénifiantes des supermarchés, émanations nauséabondes de haut-parleurs dans les centre-villes piétonniers, sons de trafic incessants dû à des politiques urbaines hors d’âge, spots publicitaires télévisuels surcompressés… Faut-il en rappeler les conséquences ? Stress, perte progressive des capacités de concentration et d’attention, surexcitation cognitive qui annihile au final la sensibilité auditive, ouvrant la voie à toutes les surenchères sonores (dont les ingénieurs en mastering des productions commerciales « brick wall » sont un maillon non négligeable).

Ce status quo sonore n’est remis en question que par quelques oreilles affutées que d’aucuns qualifieront d’esprits chagrins, d’ennemis du progrès et du merveilleux monde d’agitation permanente où le silence est ressenti comme une menace et où l’on confond solitude et isolement. Le design sonore tel que je l’entends trouverait sa juste place dans un monde différent. Un monde où :

  • tout message publicitaire non sollicité serait considéré comme une atteinte à notre pensée intime
  • la toute-puissance de la voiture en ville prêterait à sourire, comme une rémanence tardive et persistante de la révolution industrielle que l’on aurait enfin abolie
  • la musique, de produit de consommation puis de surconsommation, serait redevenue l’objet d’une écoute contextualisée, précieuse et attentive
  • (je vous laisse compléter en commentaires si le coeur vous en dit : téléphones portables dans le TGV, pots de scooter troués et autres pépites sonores du quotidien….)

Sur ce « I have a dream » qui vous aura sans doute fait sourire (à raison), et où vous aurez conclu que l’auteur de ces lignes est un utopiste forcené, un David Thoreau refoulé, le fils caché de Murray Shafer en somme un bobo en proie à toutes les contradictions (cochez la case qui convient, plusieurs réponses possibles), je rappelerai (naïvement) que les évènements récents dans les pays arabes sont une source d’espoir dans le changement certes fragile mais tangible, que « le pire n’est pas sûr », que « l’utopie, c’est ce qui n’a pas encore été tenté » et que, comme le dit LaRocheFoucauld dans ses maximes : « Celui qui vit sans folie n’est pas si sage qu’il croit. »

Depuis que j’écris ce billet, confortablement installé dans le TGV qui me ramène à Toulouse, la sonnerie de téléphone de mon voisin a retentit cinq fois, alors que je l’ai surpris à lire par dessus mon épaule le contenu de ce billet. Il reste encore beaucoup à faire…

Des suggestions ?

Publicités