Penser le son dans la ville : l’exemple du tramway de Nice

Posted on juillet 6, 2010

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Concevoir le design sonore d’un tramway consiste avant tout à répondre aux besoins des voyageurs : les informer sur la station dans laquelle ils arrivent ; les prévenir de l’arrivée prochaine d’une rame ainsi que la transmission de tout autre information utile à leur bon déplacement (retard ; incidents ; etc…). La conception des sonals du tramway de Nice a été confié à Michel Redolfi, via sa société Audionaute. Son design sonore habille depuis novembre 2007 les espaces d’utilisations du tramway.
Michel Redolfi est principalement connu pour son activité de compositeur de musique concrète et électro-acoustique. Il est co-fondateur du Groupe de Musique Expérimentale de Marseille (nous sommes alors en 1969, il n’a que 18 ans). Dès 1973, il rejoint les Etats-Unis où il restera 13 années, travaillant comme chercheur dans les studios de l’université du Wisconsin, au California institute of arts puis à l’université de Californie à San Diego. Durant sa période « américaine », il se forme aux côtés des figures principales du sound design Hollywoodien, comme Ben Burtt et Walter Murch. Les dimensions applicatives de la création sonore et la transmission de sens par le son l’intéressent donc autant que la composition « pure » qu’il n’a jamais cessé. En tant que designer sonore, un grand nombre d’entre nous ont sans doute eu l’occasion d’entendre son travail sans le savoir . Du centre de la mer Nausicaa à la cité des sciences, il est en effet l’un des premiers, avec Louis Dandrel, à avoir assuré la « mise en son » d’espaces publics.
Quelle valeur ajoutée un designer sonore peut-il apporter lors de la conception de sonals de tramways, dont la dimension créative potentielle, a priori, ne « saute pas aux oreilles » ? En inscrivant la temporalité, l’identité des passagers et du territoire dans son design sonore, le tramway de Nice constitue un exemple utile, originale et poétique de design sonore en milieu urbain.

Evolutivité des Sonals :

« Le principe des Sonals est unique : Les voix et les musiques changent plusieurs fois dans la journée, baissent en niveau la nuit, prennent une autre tonalité le week-end et changent suivant les saisons. De plus, suivant un principe de tirage aléatoire, les annonces sont traduites une fois sur trois dans certaines stations!: En anglais et italien à la desserte des gares (Gare du Sud, SNCF, gare routière), en niçois, quand le tram s’arrête dans des quartiers traditionnels. Le concept d’annonces évolutives et renouvelées permet de conserver l’éveil des passagers en apportant des climats synchronisés avec le flux des passagers (toniques aux heures de pointe, apaisés la nuit). Ls volume sonore est ajusté au taux de remplissage statistique des rames (-2 dB après 20 heures). »
« En tout, c’est près de 400 séquences qui ont été composées par Michel Redolfi. Mémorisés en format mp3 dans le système embarqué de chaque rame, les Sonals sont précisément sélectionnés et déclenchés à l’approche des stations par GPS. Une horloge synchronise les versions du matin, de l’après-midi ou du soir alors qu’un tirage aléatoire assure le brassage des traductions. Durant le week-end, une partie des sonals du Centre ville s’enrichit de petites «!cartes postales sonores!» (cloches et marchés du vieux Nice) ainsi que de tonalités plus ambiantes. »
Michel Redolfi parle de confort « subliminal » pour définir le design sonore. L’expression me plait, car elle dénote l’attitude perceptive du récepteur. En renouvellant les sonals, le design sonore du tramway de Nice créé un état de perception auditive intermédiaire, entre passivité et activité. Les psychologues cognitifs comme Daniel Levitin nous explique qu’une grande partie de la satisfaction esthétique de l’écoute musicale provient du rapport entretenu entre répétition et variation. Le plaisir musical repose sur la confrontation de ce que nous pouvons prévoir en fonction de ce que nous avons entendu par le passé et la surprise que le compositeur peut générer en contredisant les prévisions faites par notre cerveau. En répétant un motif, le compositeur créé une attente (celle d’entendre le même motif à nouveau). En « décevant » cette attente, il créé la surprise et renouvelle l’écoute. La musique classique utilise de nombreux procédés qui exploite ce phénomène (forme sonate, rondo, cadences rompues…). Nous y reviendrons peut-être dans un prochain billet.

Une diffusion par réflexion sur les baies vitrées

Le designer sonore ne peut ignorer les conditions dans lesquelles son travail sera diffusé. Un système de diffusion inadapté car peu intelligible, hétérogène voire inaudible serait à même de réduire  à néant les avantages d’une conception sonore intelligente. Audionaute s’est associé à l’étude « Bien entendu » fondée par Pascal Luquet pour la mise au point du système de diffusion.  Voici comment ils ont équipé les rames :
« Michel Redolfi a également porté son attention sur la qualité sonore des équipements à bord en faisant équiper chaque rame de 10 haut-parleurs spécialement conçus pour son projet. Ils sont invisibles et diffusent le son par réflexion sur les baies vitrées pour une diffusion homogène et non directive du son dans tout le volume de la rame. Les petits haut-parleurs Alstom originels, placés en regard des portes ont été conservés et couplés au nouveau système. Au final c’est 20 points de diffusion qui répartissent les annonces dans tout le volume de la rame. Ainsi l’intelligibilité et le confort acoustique sont assurés, même quand la rame est bondée. »
Je serais curieux de passer à Nice pour écouter son tramway et en faire des enregistrements pour ce blog. Ce serait l’occasion, peut-être, de rencontrer Michel Redolfi pour l’interroger sur son travail.
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