Sonifier une voiture électrique ou quand la voiture ne fait plus « vroum »

Posted on juin 28, 2010

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Dans « L’étincelle » de juin, le journal de la création à l’IRCAM figure une interview croisée passionnante entre Nicolas Misdariis, chercheur au laboratoire de design sonore de l’IRCAM et Andrea Cera, compositeur. Ils évoquent le problème de la sonification d’une voiture électrique dans le cadre d’une mission que leur a proposé Renault. J’ai déjà eu l’occasion d’interviewer Nicolas Misdariis pour le compte de l’association « designers interactifs« . J’ai collaboré avec lui par le passé pour la création de la fiche métier « designer sonore » qui a servi à la mise en place du master design sonore qui ouvre ses portes à l’école des Beaux-Arts du Mans. Je vous propose un petit compte-rendu de cette interview, afin de mettre en lumière l’originalité de la problématique ainsi que de la démarche adoptée.

Pourquoi sonifier un véhicule électrique ?

Réduisant la dépendance aux combustibles fossiles et beaucoup moins polluant que leurs équivalents thermiques dans le cadre de leur utilisation, l’avenir des véhicules électriques semble désormais assuré. Si le discours marketing progressiste autour de ce nouveau mode de déplacement est invariablement emphatique, on oublie régulièrement que la production d’énergie électrique dans un pays à la culture énergétique dominé par le lobby pro-nucléaire pose toujours le problème de la sécurité des centrales et du stockage des déchets. Mais là n’est pas notre propos. La voiture électrique, à la différence de son équivalent thermique, est quasi-silencieuse, ce qui pose un problème de sécurité évident dans le contexte urbain de cohabitation avec les piétons. En ville, notre oreille nous protège habituellement en nous avertissant de l’arrivée d’un véhicule et le localise avec plus ou moins de précision. Ce qui ont l’expérience du vélo en ville savent que même à quelques mètres d’un piéton, celui-ci ne perçoit pas le cycliste s’il n’est pas dans son champ de vision direct. Mettre sur le marché un véhicule rapide comme la voiture et silencieux, même si cela est susceptible de réjouir les riverains des artères urbaines, est inconcevable sur le plan de la sécurité. C’est donc le premier enjeu majeur de la sonification d’un véhicule électrique. Mais le problème de la sécurité concerne aussi le conducteur. Celui-ci, habitué au feedback sonore du moteur, ajuste son comportement en fonction de la perception auditive qu’il en a (vitesse, régime moteur etc…). Le problème concerne donc aussi bien la perception des sons à l’extérieur du véhicule qu’à l’intérieur du véhicule.

Nicolas explique la nouveauté de la problématique soumise au design sonore. Ce dernier adresse en général des « configurations relativement passives où le son va renseigner sur une situation, un espace ou un objet. » Or la voiture électrique créé une configuration dynamique et interactive dans laquelle le design sonore doit prendre en compte les différents états du véhicules, statiques et dynamiques, leurs interactions ainsi que la modularité de l’environnement sonore urbain (variations de la densité de la circulation, heures creuses et pleines, etc…).

Des enjeux multiples : sécurité, communication sonore, dimension environnementale

  • Sécurité :

Comme nous l’avons vu précédemment, l’enjeu sécuritaire est capital, du point de vue du conducteur comme de celui des piétons.

  • Communiquer par le son :

La question centrale du design sonore reste la suivante : « Comment véhiculer et transmettre de l’information avec du son ? ». Le design sonore d’un véhicule se situe dans le champ d’action des IHM (interfaces homme/machine) et possède une dimension interactive forte. Il s’agit en effet de « créer une boucle de rétro-action entre l’acteur-utilisateur et l’objet qui fait du bruit et émet un son » et aussi de « comprendre et prévoir ce que sera le comportement et le ressenti de l’acteur par rapport aux informations sonores qu’il va recevoir ». On parle aussi de « signalétique sonore » pour désigner la transmission d’informations au moyen de signaux sonores non verbaux.

  • Insertion dans le panorama sonore urbain et dimension environnementale

Le design sonore s’inscrit toujours dans un contexte de cohabitation avec un environnement sonore préexistant. Le paysage sonore urbain, tel qu’il a été décrit par Murray Shaffer (essayiste et compositeur canadien, fondateur de l’écologie acoustique), est dominé par un « drone » constitué de la somme des bruits de moteurs thermiques et de frottement des pneus sur la chaussée. La bande de fréquence saturée par ce drone concerne surtout les graves. Pour se détacher, la voiture électrique sonifié par l’IRCAM émettra des sons situés dans le haut-médium et l’aigü. En plus de contourner le phénomène de masquage potentiel (2 sons sont d’autant plus susceptibles de se masquer s’ils ont la majeure partie de leur énergie dans la même partie du spectre, a fortiori dans le grave), cela permet de faciliter la localisation de la source. Comme vous le savez, les sources sonores graves ont tendance à rayonner de manière homogène dans toutes les directions (imaginez une sphère émanant de la source) alors que les aigüs sont la particularité d’être directionnels (la zone de diffusion des ondes a une nature conique). Cette meilleure localisation du véhicule renforce la sécurité évoquée plus haut : plus la localisation de la source interprétée par mon oreille est précise, plus je vais pouvoir adapter mon comportement (évitement) avec efficacité.

Exploiter des bandes de fréquence relativement vierges permet également de diffuser les signaux sonores à un moindre niveau : étant moins sujets au masquage, on peut se permettre de réduire l’intensité sonore de leur émission. Cela limite en outre la pollution sonore générée par ces nouveaux arrivants que sont les voitures électriques.

Une méthodologie hybride entre exigence scientifique et intuition artistique

Les projets de design sonore à l’IRCAM combinent 3 phases :

  • Analyse de l’existant

En l’occurrence, les références dans le monde réel n’étant pas encore disponibles, l’équipe est allée les rechercher dans l’imaginaire collectif tel que développé dans le cinéma ou la publicité.

  • Création

Plusieurs pistes ont été empruntées : mimer le comportement du moteur thermique, d’objets déjà équipé de moteurs électriques ainsi que d’autres approches, plus originales, comme des sons proches de ceux de l’organisme (respirations, ronronnements…). La métaphore d’objets sonores suggérant le déplacement (comme le son du papier carton contre les rayons de la roue d’un vélo) a été explorée également. L’originalité des sons proposés ne doit cependant pas être excessive : détachée du comportement sonore associé habituellement à un véhicule, elle pourrait être mal interprété par l’utilisateur, voire être perçue comme un dysfonctionnement.

Dans un projet antérieur de sonification de voiture électrique qui n’a pas vu le jour, le projet « Tulip », les sons étaient produits de manière organique par le véhicule, exploitant ces propres résonateurs en y adjoignant des excitateurs le cas échéant. Cette fois-ci, les sons seront entièrement produits par synthèse à l’aide d’un chipset sonore et relié à des hauts parleurs.

  • Validation

Grande valeur ajoutée de l’IRCAM dans la création sonore appliquée, sa capacité de tester, de faire évaluer par un panel, de prototyper les propositions sonores. Nicolas et Andrea insistent sur la nécessité de tester in situ les sons, car toutes les interactions entre les sons, l’environnement et l’utilisateur ne sont pas prédictibles. C’est pourquoi la phase de validation fait appel à la fois à des patchs interactifs Max MSP dans lequel il est possible  modifier dynamiquement la valeur de certains paramètres (accélération, décélération, simulation spatiale, prise en compte de la réponse des hauts-parleurs etc…) ; un prototypage sur le véhicule à proprement parler ; la mise en oeuvre de méthodes statistiques pour évaluer l’impact des sons sur un panel d’utilisateurs.

Et vous, comment aimeriez-vous que la voiture électrique sonne ? Croyez-vous qu’elle permettrait de re-poétiser l’environnement sonore urbain ? Quel écosystème sonore imaginez-vous pour la ville de demain ?


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