La musique, un somnifère social ? Le cas de « Muzak »

Posted on juin 24, 2010

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Mon regard s’est posé sur la publicité pour un magazine dont je ne connaissais que le nom : « Books », parution dédiée aux livres « du monde ». La couverture titre sur « Le pouvoir de la musique », ce qui bien évidemment attiré mon attention. On entend à peu près tout et n’importe quoi sur le pouvoir de la musique. La fascination qu’elle exerce mène parfois à l’approximation intellectuelle quand il s’agit d’étudier ses effets. On a tous entendu, et parfois répété naïvement dans les soirées mondaines, que l’écoute de Mozart rendait plus intelligent et même augmentait le QI (cet outil de mesure tellement objectif de mesure de l’intelligence à usage des sociétés fondées sur la compétition, écouter Albert Jacquard à ce sujet). Si si, il y a eu des études ! En fait d’expérience, il y en a eu une, sur 10 étudiants, et toutes les suivantes ont échoué à prouver quoi que ce soit de tangible. Que la musique aie un effet, soit, mais ne prenons pas de raccourcis par amour de Mozart.

Le dossier proposé par Books se divise en 3 parties : 1) Le cerveau et l’évolution ; 2) L’empire des sons (une approche sociologique sur le développement des musiques populaires etc…) 3) La tentation politique (explicite les liens entre la musique et le pouvoir, de Fela Kuti aux Talibans)

C’est dans cette dernière partie que j’ai trouvé l’article qui donne lieu à ce billet. Il y est question de Muzak, dont j’avais déjà vaguement entendu parlé sans savoir précisément de quoi il retournait. Selon Wikipedia, « la Muzak est une forme de musique aseptisée, mise aux normes (les passages de niveau sonore très forts ou très faibles en sont nivelés), parfois diffusée dans les galeries commerciales, les supermarchés, les stations de métro, les ascenseurs ou encore sur les lignes d’attente des standards téléphoniques. Ce terme est une antonomase du nom de la compagnie Muzak, qui fut pionnière dans ce domaine. » (antonomase, vous vous rappelez, c’est comme pour « frigo » ou « Bordeaux », quand on utilise un nom propre comme un nom commun).

La société Muzak fut crée en 1934. Ses créations (ou produits si l’on préfère)  servirent (et servent encore) notamment à couvrir la gène des bruits organiques, le silence de souffles trop proches et de regards fuyants dans cet véhicule confiné  qui remplace avantageusement l’escalier…  Autrement dit, Muzak a inventé la musique d’ascenseur ! Cependant, il serait réducteur de limiter son « apport » à cela. En fait, Muzak propose un fond musical (« musical background ») pour le business. Les clients de Muzak sont ainsi de grandes entreprises soucieuses du bien-être de leur salariés, comprenez de leur productivité. L’article cite diverses études qui accréditent les effets de la musique sur les travailleurs :

  • En 1937, 2 psychologues d’entreprises Britanniques, Wyatt et Langdon, ont écrit un article intitulé « fatigue et ennui dans les tâches répétitives », dans lequel ils prouvaient que les jeunes employées étaient plus efficaces et moins vindicatives quand elles travaillaient en musique.
  • Le laboratoire d’ingénierie humaine de l’armée américaine (notez  la poésie du terme) ont mené des expériences montrant que la musique fonctionnelle favorisait la vigilance, la vivacité  intellectuelle et l’efficacité au travail.
  • En 1972, Black et Decker remarque un gain de productivité de 1,42% grâce à la diffusion de Muzak.
  • Dans plusieurs hôpitaux, on signale des taux de guérison plus élevés.

La Muzak n’a pas vocation à être écoutée pour elle-même, au contraire. Pour cela, tout contraste dynamique (changement d’intensité sonore soudain) est évité. Le rapport entre évolution de la dynamique et attention à l’objet sonore nous est à tous  familier  : l’égouttement du robinet dans le silence de la nuit est l’ennemi de l’endormissement, alors que le « drone » (trame grave uniforme) urbain de la circulation ne l’empêche pas, ou moins. La vocation de la Muzak est donc précisément celle-ci : avoir une influence sur ses sujets, sans se faire remarquer. C’est presque la définition de la manipulation.

Dans les programmes radios qu’elle propose, Muzak épouse les creux et les bosses d’une journée de travail. C’est entre 10/11h et 15/16h que les temps forts ont lieu, afin de compenser la décroissance de l’efficacité des travailleurs symptomatique de ces tranches horaires.

Le philosophe Adorno suggère qu’il existe 2 types d’écoute musicale. La première, appelée de ses voeux, est « l’écoute concentrée ». Cette expression désigne une  attitude d’écoute active uniquement centrée sur son sujet. Elle est selon lui la condition sine qua non à l’expérience esthétique qu’est à même de provoquer la musique. Il désigne l’autre type d’écoute sous le nom de « écoute régressive », quand la musique n’exige rien de nous, qu’elle peut accompagner n’importe quelle autre activité. Il y a dans cette distinction plus que l’expression de l’élitisme d’un amoureux de la musique contemporaine. Je cite le journaliste : « L’écoute régressive prive l’auditeur de sons statut d’individu et le transforme en consommateur passif.[…]  Avec toutes ces facultés en éveil, l’auditeur concentré d’Adorno est un activiste potentiel, un individu capable de s’opposer à l’ordre établi. L’auditeur régressif, drogué par la musique de masse, est le complice consentant du capitalisme prédateur.  »

Un des clients actuel de Muzak n’est autre que MacDonalds. Y allant de temps à autre, à des horaires très différents, je constate que l’évolution de la grille musicale est intimement liée aux heures d’affluence. En période forte (essayez un MacDo des Champs-Elysées le midi), la musique est assez forte, dynamique, avec des tempos élevés afin d’accélérer la rotation des clients. Tôt le matin en revanche, une sélection musicale très downtempo (souvent d’ailleurs de bonne qualité) laisse à chacun le temps de prendre son café, quand la clientèle est encore clairsemée…

Toute l’activité de Muzak repose donc sur le phénomène d’induction, le 3e ressort du design sonore tel que défini sur ce site. Et vous, dans quelles situations avez vous remarqué que la musique « de fond » pouvait conditionner votre attitude d’une manière ou d’une autre ou tentait de le faire (chez le dentiste par exemple;-) ?

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Posted in: Ecouter, Lire, Réfléchir