Un paysage sonore singulier du XXe siècle : les salles d’Arcade

Posted on juin 18, 2010

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Dans ces lieux de jeu payant régnaient une atmosphère de casino électronique. L’ivresse de jouer sur les machines les plus performantes du moment avec pour unique condition d’y introduire de l’argent générait chez les joueurs une concentration presque électrique. Les pièces avalées n’avaient généralement pas plus à offrir que quelques minutes de jeu chez les moins aguerris. En effet, les courbes de difficulté de ces jeux augmentaient de manière exponentielle dans un souci évident de rentabilité. Une habileté sur un des jeux révélait par conséquent la quantité de pièces que le joueur avait pu y engloutir. Il bénéficiait par ce double fait d’une certaine aura parmi les autres joueurs souvent plus jeunes qui se pressaient derrière lui pour l’observer jouer. La dimension de représentation publique, de spectacle même concourrait à la popularité des salles d’Arcade. L’argent avait le pouvoir de donner la suprématie sur un jeu, suprématie que ne manquait pas de rappeler les écrans affichant les plus hauts scores associés aux pseudonymes de ses héros éphémères.

Sur le plan sonore, alors qu’elles apparaissaient comme des repoussoirs pour les personnes les plus âgées, elles agissaient comme un stimulant sur les plus jeunes. La surcharge d’informations auditives qui était la signature du lieu provoquait chez les joueurs un état de conscience modifié. Le joueur avait tôt fait de dépasser le budget que sa conscience lui avait conseillé de ne pas dépasser ainsi que le temps qu’il prévoyait d’y passer.

On ne pourrait pas pour autant dire que l’ambiance sonore était conçue consciemment dans ce but. Elle était plutôt un artefact dû à la multiplicité des machines pour lesquelles on ne s’était jamais posé la question de leur cohabitation sonore, si ce n’est en termes de surenchère. Pour attirer le joueur dans un univers vidéo-ludique plutôt qu’un autre, la méthode du crieur de marché prévalait : si je crie plus fort que mes voisins, j’attire davantage l’attention et un nombre plus important de client viennent vers moi. Entre les parties jouées, lorsque le système de jeu était peu sollicité, une grande partie de ses ressources était monopolisé par le son : musiques entêtantes, injonctions vocales digitalisées, effets sonores carillonnant… Le cumul des machines agissait comme un orchestre où chacun suivait une partition différente. En fermant les yeux, on pouvait entendre simultanément les bruits mécaniques des contrôleurs de jeu malmenés, le hurlement modulé des moteurs des simulateurs de course automobile, les voix naïves d’égéries vidéo-ludiques nippones, les sons de détonations des « shoot’em up », des sons synthétiques itératifs courts ponctuant chaque pression sur un bouton, les tintements variés d’affichage de scores et de bonus acquis, tout un charivari diffusé sur des hauts-parleurs fatigués et grésillants.

D’une certaine manière, les salles d’Arcade annonçaient notre société saturée d’écrans, d’images, de bruits et d’injonctions à la consommation qui entament chaque jour un peu plus nos capacités d’attention et de réflexion. A la différence qu’elles étaient contenues en un lieu que chacun pouvait éviter.

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